Édition #5

Sortir des controverses et engager un dialogue fructueux entre parties prenantes

Vincent VLES Professeur émérite des universités au Laboratoire CERTOP 5044 CNRS-Université de Toulouse
L’exposition et la vulnérabilité de la montagne aux conséquences du dérèglement climatique sont importantes. Leur aggravation future questionne de plus en plus les investissements et la pertinence des équipements et des aménagements, pour le maintien et le bien-être des populations. En effet, les prises de décisions locales dans les processus démocratiques rencontrent plus fréquemment des obstacles, dont les plus courants sont l’impossible dialogue entre des acteurs aux logiques souvent opposées.

Les groupes de pression que représentent ces acteurs entreprennent parfois le blocage des procédures d’utilité publique ou font des procès en illégitimité des processus démocratiques mis en œuvre (débat public, jurys citoyens, enquêtes d’utilité publique…). Dans ce cas, il n’est pas rare que l’argument du seul recours au
« referendum local comme permettant l’expression du peuple » soit mis en avant pour refuser tout autre dialogue.

Dans ces controverses, l’incapacité des acteurs à construire un consensus est souvent due à un manque de considération des connaissances scientifiques très tôt dans les débats, à leur manque d’application dans des actes, des actions, des programmes, des changements concrets issus des échanges.

Le scepticisme quant à la capacité technique des sciences à résoudre l’intégralité des problèmes humains liés aux impacts du changement climatique, la forte propension des territoires à ignorer les logiques de tension autour des usages dans les « biens communs », la poursuite rationnelle par chaque acteur de son intérêt particulier, sont des facteurs qui débouchent de plus en plus sur des dialogues de sourds, ou même plus simplement sur l’absence de volonté de dialogue lors de l’élaboration des projets.

Face à cette tendance forte, comment coconstruire ces projets et prendre des décisions plus consensuelles, plus rapidement, plus en phase avec les enjeux futurs ? Comment débloquer les situations conflictuelles ? Les postures scientifiques peuvent-elles débloquer les situations de confrontation ?

Les conditions d’une mise en situation de dialogue

D’abord, rappelons que pour être bénéfiques, les mises en débat public doivent intervenir très en amont du montage des projets. En France, les « réunions de concertation » sont souvent organisées tardivement.
Si le projet est déjà monté, elles ne permettent alors pas une appropriation par les habitants et usagers des questions à résoudre et des solutions à apporter. Pour la société locale, les questions d’emploi ou d’avenir envisageable, sont des réalités palpables, concrètes et sensibles. Ne pas en tenir compte tout au début
des montages de projet suscitera par la suite des incompréhensions, des colères, des ressentiments, voire des manifestations violentes qui révèlent des attentes déçues, parce que les débats n’ont pas tenu compte des difficultés du quotidien.

D’autre part, pour anticiper et construire collectivement une culture du risque tout autant que des projets, enclencher des dialogues fructueux est impératif, plutôt que de se limiter à l’expression de rapports de forces entre positions déjà tranchées ; pour cela, éviter les procès d’intention et la défiance entre groupes d’acteurs est primordial. Gérer les crises coûte et coûtera bien plus cher à terme que de fournir l’effort pour s’adapter maintenant et changer sa manière de voir. Comment faire ?

« Gérer les crises coûte et coûtera bien plus cher à terme que de fournir l’effort pour s’adapter maintenant et changer sa manière de voir. »

Reconnaître et respecter l’apport des acteurs

Pour que le dialogue soit utile, les acteurs doivent tout d’abord apprendre à respecter leurs apports réciproques et à en tenir compte. Aujourd’hui, nous assistons dans les débats publics, à de nombreuses confusions des rôles et à une défiance systématique entre les positions des protagonistes : scientifiques, politiques, citoyens, entrepreneurs… Les scientifiques, sont parfois soupçonnés de prendre parti et de sortir de la « neutralité scientifique ». L’exemple des « experts de plateaux TV », s’appuyant sur des données scientifiques pour faire passer des idées politiques, vient entretenir une défiance générale.

Rappeler les missions des scientifiques, les tenants et aboutissants de leurs travaux, sans les dédouaner de toute responsabilité envers les implications des  résultats de leurs recherches, sont des conditions qui permettent de poser calmement les termes du débat et vérifier l’absence de parti pris.

 

La neutralité axiologique, ou la neutralité du chercheur

Pour agir dans l’intérêt général, dans les débats actuels liés aux moyens de lutter contre le dérèglement climatique, force est, pour la science, de rester objective : l’absence de parti pris repose avant tout sur l’objectivité. Dans les discussions autour des projets de conservation, d’aménagement ou d’équipement en montagne, les scientifiques en restent aux questions de fait et évitent les jugements d’opinion.

« La démarche et l’attitude scientifiques supposent un travail sur soi, afin de regarder et d’exposer les choses, les faits, les actes sans les juger. »

Cette distinction entre jugement de fait et jugement de valeur est d’ailleurs fondamentale pour tous les acteurs des débats — et pas seulement pour les scientifiques — car elle leur permet d’atteindre une neutralité axiologique1. Y parvenir suppose que les intellectuels s’abstiennent d’imposer leurs jugements, de ne pas les cacher dans une analyse soi-disant objective qui, sous l’apparence d’un discours purement factuel, cacherait des appréciations personnelles, notamment lorsqu’ils écartent ou ne mentionnent pas des faits qui contrediraient les conclusions avancées.

Il faut aux scientifiques une grande attention et une grande rigueur pour y parvenir, tant dans les sciences de la nature que dans les sciences sociales, où les idéaux sous-tendent souvent les logiques de l’intervention publique comme privée.

La démarche et l’attitude scientifiques supposent d’être capable, dans ces débats, de s’abstenir de prendre position et de suspendre ses jugements de valeur, de taire ses convictions, d’exposer les faits sans parti pris. Cela suppose un travail sur soi afin de regarder et d’exposer les choses, les faits, les actes sans les juger.

S’ils le souhaitent, les scientifiques peuvent aborder les questions axiologiques (politiques, morales, éthiques) dans d’autres arènes, mais en tant que citoyen et non plus en tant que « savant ». Le scientifique peut tout à fait descendre dans l’arène publique pour défendre ses idées. Mais cette arène est celle de la politique, pas celle des débats scientifiques sur les impacts des projets. Il importe donc que le scientifique précise bien, dans ce cas, d’où il parle, si sa position est ou non une posture politique, et quels sont les méthodes et les faits qui valident son expertise.

1 La neutralité axiologique est une posture méthodologique que le sociologue Max Weber a proposé dans Le Savant et le politique, qui vise à ce que le chercheur prenne conscience de ses propres valeurs lors de son travail scientifique, afin de réduire le plus possible les biais que ses propres jugements de valeur pourraient causer. L’exigence développée par Max Weber fait partie des critères de la neutralité scientifique.

Vincent VLES
Vincent VLES
Vincent est professeur émérite des universités au Laboratoire CERTOP 5044 CNRS-Université de Toulouse. Ses travaux, tant théoriques qu’opérationnels portent sur les
impacts et l’articulation des politiques de développement touristique avec celles de la protection de la nature, notamment dans les espaces naturels sensibles (particulièrement en montagne et sur le littoral) : détermination des capacités de
charge des sites menacés par les fréquentations des visiteurs, fixation concertée de jauges, définition d’outils, mise en place de mesures de régulation de flux.