Édition #5

Quelles nouvelles compétences pour faire bifurquer les modèles économiques ?

Sylvie BLANC Consultante, Auditrice et Formatrice. Fondatrice de QUINTESSENS
Le contexte multi crises que nous traversons nous interroge sur la capacité des différents acteurs d’un territoire, d’une station, à se réinventer. Quelles nouvelles compétences vont être nécessaires pour faire « bifurquer » les modèles économiques ? Comment mettre en place une gouvernance durable ?

En effet, le pilotage de la stratégie en mode projet ne semble plus adapté. L’approche entrepreneuriale classique, qui se focalisait sur les aspects prédictibles d’un futur supposé stable, n’est plus d’actualité. Face à l’incertitude, une approche plus globale et itérative est nécessaire. Il est devenu courant, depuis quelques années, de parler d’agilité.

LE CONCEPT D’EFFECTUATION

Une chercheuse américaine, Saras Sarasvathy, a étudié comment les entrepreneurs pensent et agissent pour créer et pour réussir. Elle a défini le concept d’effectuation, dont les 5 principes sont connus en France, grâce au professeur d’entrepreneuriat à l’EM Lyon, Philippe Silberzahn.

« Il faut savoir saisir les opportunités pour créer de la valeur ; par exemple « si on vous donne des citrons, vendez de la limonade ! »

Premier principe : démarrer avec ce que vous avez, partez des moyens disponibles pour imaginer des effets possibles.
» Deuxième principe : raisonner en perte acceptable. Les entrepreneurs n’aiment pas le risque, ils sont prêts à en prendre, mais veulent le contrôler.
» Troisième principe : obtenir des engagements (« Le patchwork fou »), co-construire l’avenir ensemble.
» Quatrième principe : tirer parti des surprises (« La limonade »). Alors que l’idée du business plan est d’essayer de penser à tout pour éviter les surprises, la réalité est que beaucoup de ce que vous prévoyez
n’arrivera pas, et que vous ne prévoirez pas ce qui arrivera. Au contraire, les entrepreneurs accueillent les surprises favorablement et en tirent parti. Saras Sarasvathy a observé qu’il faut savoir saisir les opportunités pour créer de la valeur ; par exemple « si on vous donne des citrons, vendez de la limonade ! »
» Cinquième principe : créer le monde que vous voulez (« Le pilote dans l’avion »). L’effectuation invite à se focaliser sur les aspects contrôlables d’un futur qu’on n’a pas besoin de prédire. Le rôle de l’entrepreneur est de créer le futur. Le pilote dans l’avion signifie que l’entrepreneur regarde le monde non pas tel qu’il est, ou tel que de grands esprits pensent qu’il sera, mais tel qu’il voudrait qu’il soit.¹

La mise en pratique de ce concept d’effectuation nécessite de changer sa manière d’exercer le métier de chef d’entreprise. Il oblige à se déformer, à oser faire autrement, à lâcher prise. Dans cette nouvelle
approche, qui cherche à « trouver » un nouveau modèle économique, il faut quitter le mythe du Héros, de celui qui aura LA bonne idée. Il est nécessaire d’intégrer que personne ne trouvera seul la bonne
solution, mais que ce changement de cap relève d’un processus social, qui se construit avec les autres. Le concept de compétences collectives et de création de
communauté territoriale de développement apparaît peu à peu comme le moyen de créer un terreau fertile. En effet, il est aisé d’observer que collectivement, on peut résoudre des problèmes plus efficacement que lorsque les personnes travaillent isolément.

« Créer des alliances, ça ne se décrète pas, ça s’apprend ! »

LE CHANGEMENT SERA COLLECTIF OU NE SERA PAS !

Nous connaissons le proverbe africain qui dit « Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Il est en effet indispensable de faire évoluer le management vers un nouveau rôle de leader, qui construit et anime un modèle vivant et résilient. Depuis quelques années, face à la complexité des situations sur le terrain, le leader devient l’animateur du collectif. S’il n’est pas formé pour embarquer l’ensemble des parties prenantes et créer des coopérations territoriales, la pérennité de l’activité peut être mise en danger. L’organisation doit évoluer pour lui permettre de jouer davantage un rôle de facilitateur. Aussi, il semble primordial d’envisager de former l’encadrement à de nouvelles approches du management, telles que l’holacratie, qui consiste en un management horizontal, où chaque salarié est autonome et décisionnaire, à l’inverse de « l’ancien » modèle de management traditionnel, qui consiste à prendre des décisions au sommet et à les faire descendre pour les faire appliquer.
L’autre piège à éviter est de penser que les différents acteurs ont réellement conscience des enjeux et des leviers liés à la transition écologique. Seule une importante « campagne » de sensibilisation, illustrée avec des indicateurs concrets et locaux, permettra la co-construction d’une vision prospective commune.

« L’autre piège à éviter est de penser que les différents acteurs ont réellement conscience des enjeux et des leviers liés à la transition écologique. Seule une importante « campagne » de sensibilisation, illustrée avec des indicateurs concrets et locaux, permettra la co-construction d’une vision prospective commune. »

Les dirigeants doivent apprendre à s’entourer et à mobiliser les dispositifs, qui vont permettre de lever les freins et de mobiliser les équipes pour avancer dans la transition. Le rapport interindustriel « Impact
de la transition écologique sur les métiers et les compétences de l’industrie » fait ressortir ce besoin de clarification et d’accompagnement. Il s’en est suivi un engagement du ministère du Travail et
d’OPCO 2i (opérateur de compétences et formation interindustriel, ndlr) pour accompagner les défis de l’industrie. Pour cela, un nouveau fonds, doté de 75 millions d’euros, est mis en place en 2023 et 2024, afin d’aider les entreprises industrielles à mener les actions de formation nécessaires dans le cadre des transitions écologique et numérique.

EN CONCLUSION

Nous l’avons compris, les entreprises ont, plus que jamais, un rôle clé à jouer pour sortir notre société de l’économie linéaire, réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55 % d’ici 2030, et atteindre l’objectif final des accords de Paris, qui prévoient de privilégier une économie respectueuse du vivant et de parvenir à la neutralité climatique d’ici 2050. Cette ambition nécessite des innovations pour produire en utilisant moins de matières premières et d’énergie, tout en développant les ressources alternatives et renouvelables. Tous ces nouveaux procédés de fabrication, qui font appel à des matériaux biosourcés et à de l’éco conception, nécessitent une phase d’apprentissage conséquente. En effet, il ne serait pas sérieux de « vouloir que les choses changent, en faisant comme on faisait avant ».

1 Références de l’article du 28/02/2011 :
www.business.lesechos.fr/entrepreneurs/business-plan/10026916-l-effectuation-et-ses-5-cles-pour-creer-la-fin-des-createurs-d-entreprise-super-heros-34176.php
www.philippesilberzahn.com/2011/02/28/comment-entrepreneurs-pensent-agissent-principes-effectuation/

Sylvie BLANC
Sylvie BLANC
Engagée pour accompagner les organisations sur le chemin de la performance globale en créant de la valeur économique, humaine ET environnementale. Membre du Centre des Jeunes Dirigeants (CJD) depuis 14 ans, elle représentera le CJD au CESER Auvergne- Rhône-Alpes à partir de janvier 2024, elle partage l’idée « qu’il est nécessaire de se transformer soi-même, pour transformer son
organisation ».