Édition #4

Loos-en-Gohelle, le démonstrateur des territoires en transition

Jean-François CARON Maire de Loos-en-Gohelle (62) et président de l’Association de promotion de la Fabrique des Transitions
La transition d’accord mais comment fait-on ? Du haut des terrils, portons loin le regard sur 20 ans d’expérimentation. Quand le récit et l’action deviennent le socle de la conduite du changement et du changement d’imaginaire.

Vos mandats électifs à Loos-en-Gohelle ont été l’occasion de tester un modèle de transition. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette expérience et ce qu’elle a généré pour votre commune ?

Loos-en-Gohelle est une commune française située dans le département du Pas-de-Calais en région Hauts-de-France, dont le modèle territorial historique était basé sur une mono-activité à très grande échelle : l’industrie minière. Lorsque cette industrie s’est arrêtée, il n’y avait plus sur le territoire les germes de la résilience.

« La question de l’agencement des acteurs est clé dans la capacité de résilience des territoires, d’où la force des collectifs comme les clusters et pôles de compétitivité. »

 

Lorsque je suis arrivé en tant qu’élu en 2001, tout s’écroulait : l’attractivité du territoire était proche du néant, la plupart des gens n’étaient pas formés (car on leur demandait avant tout d’être « courageux »),
la culture de l’ambition et de l’initiative était suspecte (car elle s’écartait par définition de l’esprit collectif intrinsèque à la mine). Mais d’un autre côté, il y avait un aspect simple et convivial dans les relations, mais surtout la qualité des collectifs y était très forte.

Nous avions à la fois des enjeux sociaux, environnementaux, de précarité énergétique et de création de nouveaux emplois. Loos-en-Gohelle a développé par la suite un certain nombre de stratégies, de visions communes et d’expérimentations techniques et sociales.

Nous avons, par exemple, mené des projets allant de la récupération d’eau de pluie à la plantation d’arbres fruitiers en libre-service, ce qui a généré du troc entre habitants, du lien et du vivre ensemble. Nous sommes par la suite devenus un « haut-lieu » de l’écoconstruction en France. Par exemple, 10 % de la population ne paie aujourd’hui quasiment plus de chauffage, car les habitats ont été bien conçus dès le départ. Au fil du temps, nous avons développé une expertise sur la mise en oeuvre des technologies solaires et de leur optimisation, ce qui fait que nous avons d’excellents résultats, puisque nous maîtrisons à la fois l’ingénierie et les dernières innovations technologiques en la matière. Un « Plan Solaire Citoyen », dans lequel 120 familles à ce jour ont investi une partie de leur épargne, a aussi été créé pour couvrir toutes les toitures publiques de la ville et répondre, à horizon 2050, à 100 % des besoins en électricité de la ville. Loosen- Gohelle a ainsi la première église solaire de France ! Et ce n’est pas fini… De tout ce travail est née la Fabrique des Transitions.

 

Qu’est-ce que la Fabrique des Transitions et pourquoi l’avez-vous créée ?

La transition n’est pas une suite d’ajustements technologiques, contrairement à ce que tout le monde espère et rêve. L’ aspect social dans l’acceptation du changement est crucial. Avec le temps, nous avons développé une ingénierie de la participation des habitants, ce qui nous a valu d’être, par la suite, démonstrateur de la conduite du changement vers une ville durable auprès de l’ ADEME. Cette démarche passe en premier lieu par une évaluation visant à caractériser cette stratégie de conduite du changement, en vérifiant l’efficacité, puis à tester sa reproductibilité.

Nous avons ainsi fondé la Fabrique des Transitions, qui est une alliance de plus de 350 territoires et acteurs engagés dans la transition écologique. Née de la mutualisation d’expériences pilotes, elle travaille au développement d’une ingénierie de la conduite du changement systémique, en fondant son action sur une charte d’alliance. Ce n’est pas un groupe de consultants, ni un bureau d’études ou une ingénierie au service de l’État, mais une « ingénierie tierce », qui accompagne les territoires dans leur montée en compétences et en capacité à porter et à piloter la transition, autour de deux grandes questions fondamentales : la conduite du changement et le changement d’imaginaires.

Plus largement, les projets que j’ai cités précédemment fonctionnent car ils redonnent du sens pour les personnes et permettent de poser un acte. Le fait de mener ces projets au niveau de la commune les rend visibles, compréhensibles et concrets. En conséquence, aux élections municipales de 2008, ma liste a obtenu 82,1% des voix (le plus gros score du Pas-de-Calais), puis 100 % au scrutin suivant, car il n’y avait plus d’opposition. Cela veut dire qu’un projet de transition bien mené, avec les bons fondamentaux, peut embarquer la société. C’est aussi le signe que les questions de transition viennent rebattre les cartes politiques et que mon approche est perçue comme trans-partisane. Même si je suis historiquement encarté « vert », je suis très loin d’être un « ayatollah » et je suis convaincu que nous ne gagnerons le défi de la transition que si l’on emmène la société, donc, par définition, « tout le monde ».

En quoi la notion de « récit » est centrale dans votre approche ? Qu’apporte-t-elle ?

Pour reprendre l’exemple de Loos-en-Gohelle, le terril, qui était un tas de déchets de l’extraction minière, a été valorisé dès que j’y ai implanté une école de parapente. Ainsi, le « récit » de la mine n’est plus catastrophique et conduisant au déclassement. Cela devient un récit positif et cela change tout pour les habitants. Plus encore, le fait d’avoir porté l’inscription du bassin minier au patrimoine mondial de l’UNESCO a participé à la reconnaissance de l’histoire du territoire et de ses habitants. Cette reconnaissance est fondamentale pour passer à l’action, car si l’on demande aux gens de se renier, ils ne peuvent pas faire le deuil de ce qu’ils ont perdu et ils ne peuvent pas se réinventer.

Aujourd’hui, il faut comprendre et admettre que notre modèle de développement est mort. Ce n’est pas mon opinion, c’est un fait. Nous constatons d’une part une baisse des ressources disponibles (cobalt, terres rares, pétrole, eau…) et d’autre part, nos rejets et nos impacts deviennent de plus en plus complexes à maîtriser (rejets de carbone dans l’atmosphère impactant le climat, rejet des molécules de synthèse impactant la biodiversité…). Même si l’ADEME a montré que 80 % de la société a compris que nous sommes dans un changement de paradigme, il est encore compliqué de se projeter, car le nouveau
modèle de développement n’est pas encore perceptible. De plus, nous avons tous nos résistances au changement : habitudes, pouvoir, rang social, ou encore ces « pièges systémiques », situations dans lesquelles la solution est dans les mains de plusieurs acteurs… La multiplicité des résistances fait que rien ne change ou très lentement.

Or les neurosciences nous apprennent que nous changeons lorsque nous sommes en action. L’ une des clés majeures de la transformation est alors la mise en récit et la mise en action. C’est d’ailleurs pour moi tout l’intérêt de travailler dans des logiques de type cluster, car cela peut initier des processus collectifs, notamment dans le cadre de partenariats publics-privés.

« On change quand on est en action, pas lorsque l’on écoute une conférence. »

Le récit, ce n’est pas du story-telling publicitaire pour faire rêver, avec par exemple « le plus grand domaine skiable du monde », c’est la valorisation de l’histoire, des enjeux, de l’avenir… C’est une logique en dynamique et non marketing.

En synthèse, nous avons donc deux sujets pour aborder la transition : transformer les imaginaires et considérer que la transition est une affaire humaine et sociale avant tout. Oui, nous aurons besoin de techniques et d’ingénieurs, mais ce n’est pas le point de départ.

Selon vous, comment opérer le changement que vous décrivez et à quelle échelle ?

Concernant la conduite du changement, j’observe deux tendances qui s’affrontent et qui vont s’affronter plus encore à l’avenir. Il y a tout d’abord une tendance « totalitaire » visant à réduire les besoins via
des interdictions, restrictions… Cette tendance est portée par le fait qu’il faut « avancer » et que « le temps presse ». Mais ce gain de temps est contrebalancé par une très mauvaise acceptation de ces mesures, car les gens sont mis devant le fait accompli. D’un autre côté, il y a une tendance qui vise à partir du besoin des gens et de s’y adapter avec des processus de co-construction. Plus long, certes, mais bien plus efficace.

L’ expérience montre que si l’on envisage le passage de l’ancien modèle au nouveau à un niveau trop global, les enjeux sont tels qu’il est difficile d’influer. En revanche, s’il est abordé par le local, là, nous retrouvons des prises. Par exemple, l’église de Loos-en-Gohelle est équipée de panneaux solaires. Cela paraît tout bête, mais c’est devenu un élément de fierté des habitants, puisqu’ils ont eux-mêmes pris part au projet.

Dans les fondamentaux de la Fabrique des Transitions, nous sommes partis sur le principe que la transition viendra par les territoires et non par le global. Il faut donc permettre aux territoires de vivre, de faire émerger de nouvelles expériences, car cela ré-éclairera le global, qui pourra ainsi mieux opérer des transformations.

« Il y a une attente de nouvelles alliances dans les territoires. »

Nous proposons donc, avec la Fabrique des transitions, de partir des enseignements du code source de Loos, starter de la démarche, qui a conduit à un référentiel sur la conduite de changement dans les territoires. Ce travail s’est appuyé sur l’analyse de plusieurs dizaines de territoires en transition en France. Cette approche s’appuie d’abord sur le socle de valeurs du territoire (notion de « passeurs de mémoire »), sa trajectoire et permet de reconnaître et accueillir la singularité de chacun grâce à la mise en récit sous diverses formes (écrits, spectacles, son et lumière…). Elle va se déclencher et être soutenue par des leaderships coopératifs, capables de vision, mais aussi d’animer des processus d’implication des acteurs. Quatre piliers pour l’action sont centraux :

» Implication des acteurs dans leur diversité (pouvoir d’agir) pour plus d’intelligence collective, plus d’efficacité, et une transformation intime des acteurs que permet la mise en action.

» Penser et agir en systémique, permettant l’approche transversale et requérant des processus coopératifs forts. Développer la culture de l’innovation (qui est une désobéissance réussie), et qui va nécessiter de construire de la confiance, d’accepter le « droit à l’erreur » et une montée en ambition graduelle qui permet de produire des compétences collectives pour la réussite des projets.

» L’ image de « l’Étoile et des cailloux blancs » : l’« Étoile » (la vision) fait rêver, elle met en désir, donc en énergie, dans une logique de temps long. Mais si elle reste inaccessible, elle provoque frustration, colère, sidération. Il faut donc des « cailloux blancs » qui mènent à l’étoile, comme autant de passages à l’acte, de jalons et de preuves concrètes qui rythment la mise en mouvement collective, dans le temps court. Même si, pour les territoires de montagne, le plus dur est devant eux, je suis convaincu qu’il y a une attente de nouvelles alliances, dans les territoires et dans les entreprises. Nous devons nous questionner ensemble et nous mettre en action pour créer une économie intelligente, c’est-à-dire une économie qui anticipe ce qui arrive et qui va engager de sérieux changements de cap.

 

Jean-François CARON
Jean-François CARON
Élu des Hauts-de-France, Maire de Loos-en-Gohelle (6800 habitants) depuis 2001, vice-président de la Communauté d’agglomération de Lens-Liévin, et ancien Vice–président du Conseil régional, où il avait en charge les questions de Développement Durable, d’Aménagement du territoire et d’Environnement.
Au Conseil régional, il a notamment conduit les travaux du Schéma Régional d’Aménagement du Territoire (SRADDT). Dans un exercice participatif très mobilisateur, il a produit le « Livre Blanc sur l’après charbon », pour le
territoire minier (1 million d’habitants), et mis en place les premières politiques transversales allant vers une intégration de la démarche Développement Durable. En 2010, en lien étroit avec le président de Région, Daniel Percheron,
il a porté la démarche de « Transformation Écologique et Sociale Régionale », visant à dépasser le stade des expérimentations en matière de transition. Il s’agissait d’introduire un changement de modèle intégrant mieux la question des biens communs, et basé sur la re-coordination du jeu des acteurs. C’est dans la continuité de cette logique qu’il a animé la démarche de « Troisième Révolution Industrielle » avec Jérémy Rifkin, avec l’élaboration d’un masterplan régional et l’initialisation d’une démarche qui vise à réarticuler économie et environnement.