Édition #5

Les controverses autour des projets d’investissement en montagne

Vincent VINDEVOGHEL Doctorant à Grenoble École de Management et à l'Université Savoie Mont Blanc Interview réalisée le 12 juillet 2023
Ces dernières années, nous constatons une augmentation des controverses autour de projets d’investissements en montagne. Les acteurs des territoires cherchent aujourd’hui à comprendre l’origine de ces controverses et à les dépasser. Un certain nombre de chercheurs se sont déjà intéressés à ce sujet, notamment au travers du concept d’acceptabilité sociale, qui peut être défini comme étant la réponse du public à un projet. Cette réponse est à la fois un résultat et un processus. Elle évolue donc dans le temps, en étant influencée par différents facteurs, comme la légitimité du promoteur ou la gouvernance du projet.

C’est dans ce cadre que s’inscrit l’étude portée par la Chaire Territoires en Transition de Grenoble École de Management. L’objectif de cette étude est double. D’une part, mieux comprendre les spécificités de ces controverses dans les territoires de montagne et d’autre part, étudier les réponses apportées, ainsi que leurs limites et avantages. In fine, cette étude vise à clarifier la situation et partager des recommandations pour dépasser ces situations clivantes. Pour ce faire, nous avons croisé des données issues de la littérature scientifique, d’observations sur le terrain, ainsi que d’interviews réalisées auprès d’acteurs directement impliqués.

De façon générale, quels sont les origines et les mécanismes des controverses que l’on peut observer ?

Tout d’abord, il est important de noter que chaque situation est unique et dépend du contexte et des spécificités locales. Les origines sont diverses et il n’existe donc pas de recette magique pour dépasser ces controverses. En tirant un peu les traits, on peut néanmoins distinguer deux grandes catégories de controverses impliquant des acteurs et des mécanismes différents :

» Tout d’abord, les controverses qu’on appellera « locales » opposent une partie de la population à des projets d’investissements jugés inadaptés ou inopportuns. Cette contestation locale se renforce depuis quelques années, notamment avec une remise en question des investissements liés à l’activité touristique hivernale. Cette opposition peut se faire sur des considérations environnementales, mais également des problématiques sociales, comme l’accès au logement ou encore la dépendance à une mono-activité menacée. Cela s’accompagne souvent de la constitution d’associations d’habitants, de collectifs ou de listes électorales défendant une vision alternative. En face de cette opposition qui dénonce les excès du « tout ski », on observe également des mouvements opposés, venant contester des projets de non-investissement ou de démantèlement d’installations qui menacent l’activité touristique hivernale. Ces controverses sont donc avant tout liées à un désaccord concernant la politique locale et ses implications pour l’avenir du territoire. Les entreprises et investisseurs se retrouvent donc plus ou moins bien reçus selon la position de la population et des élus locaux.

» Ensuite, les controverses qu’on appellera « nationales » sont beaucoup plus globales et opposent généralement des associations ou acteurs extérieurs au territoire, avec les pouvoirs locaux et entreprises impliquées dans les projets. Nous assistons ces dernières années à une augmentation considérable de ces controverses, permises notamment par une médiatisation accrue avec l’aide des réseaux sociaux. La place centrale occupée par le changement climatique dans l’actualité, ainsi que ses conséquences très visibles en montagne (diminution de l’enneigement, disparition des glaciers, fonte du permafrost…), font que ces territoires deviennent tout naturellement le centre de débats animés, qui peuvent alors devenir nationaux. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir une controverse locale devenir nationale, lorsque des acteurs locaux adoptent des stratégies visant à médiatiser la controverse ou à demander le soutien d’associations nationales, par exemple. Dans certains cas, on assiste également à des controverses alimentées par des acteurs extérieurs au territoire qui dénoncent des projets locaux et les répercussions plus globales qu’ils peuvent avoir.

D’où partent les controverses ? Quelle est leur nature ?

Désormais, tous les projets d’investissements sont susceptibles de nourrir des controverses, même si les projets liés au tourisme hivernal (neige de culture, liaisons inter-stations, centres de vacances…) restent aujourd’hui les plus médiatisés. Cela s’explique par l’importance de ce secteur sur nos territoires de montagne, mais également par l’image parfois élitiste du ski. Cela se traduit aussi bien par des controverses nationales autour des retenues collinaires, que par des controverses locales dénonçant les difficultés de logement liées à la question des résidences secondaires.

De façon générale, on peut distinguer deux types de controverses :

» Les controverses portant sur un projet identifié et concernant souvent des aspects du projet négligés ou absents, tels que la prise en compte d’alternatives, l’absence d’études d’impact ou encore le manque de concertation.
» Les controverses plus globales, dont le projet n’est qu’une illustration, et qui relèvent bien souvent d’une opposition totale à la stratégie proposée. Cela peut aussi bien être le cas quand la décision de fermeture de la station est actée, que quand, à l’inverse, décision est prise de doubler les capacités de production de neige de culture. Dans ces cas-là, la discussion est très difficile et la prise de position des opposants est souvent vue comme irrationnelle.

Dans les deux cas, il est important de mentionner le fait que ces controverses sont souvent attisées par un manque de confiance vis-à-vis des porteurs de projet, dû à un certain nombre d’excès lors des dernières décennies, ainsi que par une évolution imprévue du contexte (crise du Covid-19, guerre en Ukraine…), rendant certains projets dépassés ou obsolètes.

 

Quels impacts et enjeux les controverses peuvent-elles susciter ?

Cela fait bien évidemment peser un risque pour l’image de certains acteurs qui ne souhaitent généralement pas être associés à ces controverses. Pour les élus locaux, cela peut menacer l’attractivité du territoire et rebuter les touristes ou les investisseurs. Concernant les entreprises, cela peut également nuire à leur image et poser des difficultés de recrutement. On assiste d’ailleurs à une certaine pression de la part des collaborateurs toujours plus concernés par l’avenir de leur filière.

Au-delà de l’image, cela a surtout un impact en termes de coûts et de temps. La judiciarisation de tous ces projets avec les nombreux recours, le temps de préparation des dossiers, les retards pris ou encore les contraintes encadrant les projets, les rendent beaucoup plus chronophages et coûteux. Cela demande résilience et flexibilité et se traduit, par exemple, par un besoin accru en chargés de projets dans les mairies et un renforcement des services juridiques dans les entreprises.

« Il semble aujourd’hui primordial que les projets d’investissement s’inscrivent dans des stratégies de territoires globales et cohérentes. »

Peux-tu donner des exemples de stratégies ou réactions mises en oeuvre dans de telles situations ?

Face à ces difficultés, certains projets sont reportés ou tout simplement abandonnés, de peur de se retrouver confrontés à ces controverses. Pour les territoires, il peut alors y avoir la volonté de se focaliser sur un nombre limité de projets solides et clés pour la stratégie locale. Certaines entreprises, quant à elles, peuvent faire le choix de ne pas répondre à certains appels d’offres semblant trop risqués.
Sans aller jusqu’à l’abandon, cela passe désormais bien souvent par une reconfiguration des projets en favorisant par exemple la réhabilitation plutôt que la construction, en redimensionnant les projets pour réduire l’impact environnemental, ou en favorisant les infrastructures multi-usages. Dans ce cas, on peut donner l’exemple des retenues collinaires qui, plutôt que de servir uniquement à la production de neige de culture peuvent également avoir d’autres usages (agricoles, ludiques…). Cela peut se faire en amont des controverses, pour limiter l’opposition et prendre en compte les intérêts et revendications d’autres acteurs, ou en réponse à celles-ci.

De même, les entreprises et porteurs de projet tentent de renforcer les dossiers et arguments en menant des études pour chiffrer les impacts ou encore collecter des données, afin d’améliorer les choix et les décisions prises. Cette stratégie vise donc à se préparer face aux potentielles critiques et à légitimer les projets. Plus largement, il semble aujourd’hui primordial que les projets d’investissement s’inscrivent dans des stratégies de territoires globales et cohérentes. Cela incite donc les porteurs de projets à réfléchir de façon intégrée, en prenant en compte les particularités du territoire.

Enfin, face à ces problématiques, un dernier type de réponse de la part des acteurs impliqués est la volonté de concertation autour de ces projets. Cela reste une solution très efficace pour prévenir les controverses, notamment locales, en prenant en compte les intérêts des différents acteurs du territoire et en les incluant dans les projets en amont.
Cela semble néanmoins beaucoup plus compliqué dans le cas des controverses nationales, avec des positions quelquefois dogmatiques liées à des visions du monde incompatibles. On entre alors dans une logique où chaque extrême renforce l’autre, ce qui rend la discussion impossible. Du côté des entreprises, une solution pour essayer de remédier à cela est de travailler sur leur image, en étant irréprochables,  fin de restaurer la confiance parfois perdue. Cela peut également passer par l’implication des acteurs locaux pour co-construire le projet, ou encore par la recherche de médiateur. Malheureusement, cela reste compliqué et pas forcément gage de réussite, ce qui pousse certains acteurs à attendre les recours en justice pour laisser trancher et conforter les projets, ou au contraire les rejeter.

D’un autre côté, les controverses permettent aussi  d’engager le débat et faire vivre la démocratie. Quels points positifs observes-tu ?

Tout d’abord, cela pousse les acteurs à se  questionner et à se montrer résilients. Cela a le mérite de forcer les entreprises, populations locales et élus à réfléchir au devenir de ces territoires de montagne, et à prendre en compte la complexité et le caractère unique de chaque situation. Cela demande nécessairement du temps et des coûts supplémentaires, mais contribue à alimenter une réflexion commune sur des territoires confrontés à un certain nombre d’enjeux, qu’il faudra dans tous les cas adresser dans les années à venir. Ces territoires étant en première ligne face aux conséquences du changement climatique, c’est également l’opportunité d’être pionnier et de s’adapter à un monde qui change. Il est bien sûr toujours plus simple de suivre des modèles déjà existants, mais le passé nous a montré que les territoires de montagne peuvent être à l’origine de belles inventions et de nouveaux imaginaires.

Vincent VINDEVOGHEL
Vincent VINDEVOGHEL
Doctorant à Grenoble École de Management et à l’Université Savoie-Mont Blanc, ses recherches portent sur des sujets liés à la gouvernance des transitions dans les territoires de montagne. Il étudie en particulier les dynamiques actuelles sur le territoire de Bourg-Saint-Maurice les Arcs.