Édition #5

L’âge pour cerner la clientèle des jeunes : une variable dépassée ?

Laurence MOISY Maîtresse de conférence en géographie, Laboratoire ESO - Espaces et Société - UMR CNRS 6590 Directrice du Département Tourisme de l'ESTHUA, Faculté de Tourisme, Culture et Hospitalité, Université d'Angers
D’après l’OCDE, les jeunes représentent un quart de la population mondiale (25,5 %). Toutefois, pour cet organisme, cette catégorie se restreint aux moins de 15 ans. L’Organisation de Coopération et de Développement Économiques structure en effet la population humaine en trois grands groupes : les jeunes (population de moins de 15 ans), la population en âge de travailler (15 à 64 ans), la population âgée (65 ans et plus). Si cette segmentation appelle à discussion, elle présente néanmoins l’avantage de permettre des comparaisons internationales.

Repères démographiques

Ainsi, on peut noter que les jeunes représentent 15 % de la population dans l’Europe des 27, mais autour de 17 % en France et au Royaume-Uni, contre 11,8 % de la population au Japon, 13,9 % en Allemagne, 14 % en Grèce, 15,5 % aux Pays-Bas, 15,7 % au Canada et 17,7 % en Chine. À l’inverse, d’autres pays, pour l’instant plus éloignés de la destination France, connaissent une poussée démographique importante, avec une population de jeunes qui pèse un quart de la population totale du pays : l’Inde (25,6 %), l’Indonésie (24,2 %) et le Mexique (25,4 %). Ces chiffres permettent d’apprécier le marché que pourront représenter les jeunes dans certains pays.

Ce cadrage étant posé, nous pouvons nous attarder sur l’approche et la compréhension que l’on a des jeunes. S’il n’y a pas de consensus absolu sur les limites précises des grandes étapes de la vie humaine, le séquençage proposé par l’OCDE est assez peu repris en sciences sociales. Il repose sur une approche des sociétés à travers le prisme du travail, alors que dans d’autres disciplines, on s’attachera plutôt aux relations que les individus entretiennent avec les autres membres de leur groupe (dépendance / autonomie). Ces relations peuvent être de nature économique, mais également affective.

La complexité de l’approche de la catégorie « jeunes »

L’approche de la jeunesse par l’âge reste courante, car elle est très opératoire. Dans son portrait social consacré à 40 ans d’évolution de la démographie française (2019), l’INSEE désigne sous le terme de « jeunes » les 18-29 ans. Les moins de 15 ans évoqués plus haut sont, dans notre pays, désignés par le vocable enfants, catégorie parfois affinée (enfant, pré-adolescent, adolescent).

Répartir ainsi la population en âges de la vie repose sur une conception assez grossière de la jeunesse. « La jeunesse est une réalité sociale : elle n’existe pas en soi, de façon stable et intemporelle. Elle est produite par la société dans des contextes historiques, sociologiques, économiques ou juridiques déterminés » écrivait Bernard Roudet¹ en 2012. Ce que l’on peut retenir, c’est que la jeunesse désigne la première partie de  l’existence et que c’est une construction sociale. Olivier Galland² (2022) met en lumière les évolutions de cette catégorie. Ainsi, au XVIe siècle par exemple, on distingue six âges : le première âge (jusqu’à 7 ans,  l’enfance), le deuxième âge (jusqu’à 14 ans, la pueritia), le troisième âge (jusqu’à 20 ou 30 ans, l’adolescence), la jeunesse (de la vingtaine à 45–50 ans), la senecté (qui se définit comme étant entre la jeunesse et la vieillesse) et, enfin, la vieillesse.

« La jeunesse est une réalité sociale : elle n’existe pas en soi, de façon stable et intemporelle. Elle est produite par la société dans des contextes historiques, sociologiques, économiques ou juridiques déterminés . »

On est alors assez loin de l’approche actuelle ; cette jeunesse tardive et particulièrement étendue aurait de quoi étonner nos contemporains. Mais elle se comprend, si l’on considère que la jeunesse se définit
comme une période d’attente. On ne devient adulte qu’à la disparition des parents, du père bien souvent. Si cette dimension d’attente est toujours d’actualité, ce n’est plus la mort du père que le jeune attend, dans une vision successorale des séquences de la vie. L’entrée dans l’âge adulte est marquée par d’autres étapes sociales et familiales : l’autonomie financière par ses propres moyens, la fondation de sa propre famille.

Si l’on considère que ce sont les étapes de la vie, et non pas l’âge, qui définissent la jeunesse, alors, il faut accepter une « désynchronisation des « seuils » du passage à l’âge adulte » (Amsellem-Mainguy³, 2016).
En effet, on peut donc être, à 22 ans, salarié et parent et être sorti de la catégorie, tandis qu’on peut, à 30 ans, être en poursuite d’études longues, toujours en colocation et sans vie affective stable. La représentation de la jeunesse comme une période estudiantine, hyper mobile et festive est largement erronée. À 21 ans, seuls 44 % des jeunes sont encore scolarisés. Entre 25 et 29 ans, ce pourcentage tombe à 6 % des jeunes encore
aux études (INSEE, 2019).

 

D’autres variables peu explorées

Cette hétérogénéité de la catégorie explique que certaines valeurs, qu’on lui pense communes, soient loin d’être partagées par tous les jeunes. Lorsqu’ils sont déjà en activité et insérés économiquement, les individus, même jeunes en âge, sont moins engagés socialement et se sentent moins concernés par des valeurs humanistes ou environnementalistes que des étudiants, qui eux, s’ils ne sont pas encore insérés économiquement, le sont socialement et en prise avec les valeurs collectives. Ainsi, l’homogénéité de la jeunesse est un leurre et communiquer en direction des jeunes, si on a une acceptation en termes d’âge, une gageure.
Si le statut semble plus pertinent que l’âge, il ne suffit pas à lui seul à rendre compte des valeurs et des pratiques. Un exemple illustrera cela. L’INSEE a publié avant l’été 2023 une enquête flash sur la décohabitation4 des jeunes actifs de 21 à 35 ans habitant l’agglomération tourangelle. La population semble restreinte (actifs, jeunes, agglomération moyenne en région) et on pourrait supposer qu’elle présente une cohérence de comportement. Pourtant, les résultats montrent une diversité, tant en fonction de l’âge, qu’en fonction du territoire de résidence. Par exemple, les jeunes vivant seuls constituent 32 % des jeunes décohabitant dans l’agglomération, mais seulement 12 % des jeunes dans la communauté de communes Touraine Vallée de l’Indre. Au niveau régional (Centre-Val de Loire), ils représentent 21 % des jeunes. Les jeunes en couple avec enfants sont 60 % dans la communauté de communes Touraine Vallée de l’Indre, mais 30 % dans Tours Métropole Val de Loire et 46 % au niveau régional.

« L’homogénéité de la jeunesse est un leurre et communiquer en direction des jeunes, si on a une acceptation en termes d’âge, une gageure . »

Cette variable géographique est moins explorée que les variables socio-économiques. Pourtant, les espaces de vie participent à la structuration des comportements, au moins autant que les pratiques façonnent les espaces. L’accessibilité ou l’inaccessibilité à l’information (pas uniquement digitale !), à l’accompagnement, à toute la chaîne du transport, ne sont que quelques exemples de variables spatiales, qui vont favoriser ou entraver des pratiques de mobilité, y compris chez les populations dites « jeunes ». Dans des modèles souvent pensés en hub & spoke (réseaux en étoile, ndlr), l’approche des groupes humains que les acteurs économiques souhaitent atteindre gagnerait à être enrichie par une attention plus fine accordée aux espaces concernés.

Quel intérêt pour le tourisme ?

Rentrer dans une approche aussi fine des jeunes peut apparaître une perte de temps, alors que des études très opératoires sont à disposition des acteurs touristiques, comme par exemple l’enquête « Image et attractivité internationales de la France pour les 18-35 ans » publiée par Atout France en 2019. Pourtant, ces travaux permettent de comprendre que tous les 18-30 ans ou 18-35 ans ne sont pas des jeunes, et que des variables autres que l’âge ou le niveau d’études permettent de comprendre des groupes sociaux. Sans s’étendre sur le sujet dans ces quelques pages, on pourra évoquer deux séries d’enquêtes menées, l’une à la fin des années 2010, l’autre à l’automne 2021 avec l’aide des étudiants de l’ESTHUA (Université d’Angers), qui mettent en lumière une différence dans la familiarité à la pratique touristique selon le lieu de résidence familiale (grandes agglomération, ville centre, petite ville, habitat isolé). Cette variable est bien sûr parfois corrélée à une variable économique, mais cette clé de lecture n’est pas systématique. Ainsi, par exemple, l’âge du premier départ (et donc les possibilités d’apprentissages touristiques) et le lieu de résidence apparaissaient liés, même si l’action de structures collectives (départ en voyage avec l’école par exemple) pouvait minorer la corrélation.

Mot de conclusion

Face à des marchés de plus en plus complexes et hétérogènes, mais aussi concurrentiels, les acteurs touristiques ont besoin de pouvoir s’adresser de manière adaptée au(x) public(s) qu’ils souhaitent séduire. Les simples variables démographiques sont certes utiles – on n’a pas le même corps à 20 ans ou à 60 ans, on ne pourra pas pratiquer les mêmes activités -, mais elles apparaissent insuffisantes. Si la taille du groupe familial, le statut social doivent aussi être explorés, il en est de même pour des variables moins habituelles, comme le lieu de résidence (dans toutes ses dimensions), la familiarité avec la pratique touristique, ou encore avec l’espace touristique concerné. Ce sont toutes ces dimensions qui permettront d’éclairer les manières dont les individus d’une même tranche d’âge construisent leurs prises de position, leur adhésion ou refus d’une pratique, au-delà de toute vision globalisante, et qui permettront aux acteurs de la montagne d’avoir une communication et une offre de services adaptées.

 

Bibliographie
Amsellem-Mainguy Yaëlle, 2016, « L’accès à l’âge adulte pour les jeunes en France », in Informations sociales 2016/4 (n° 195)
INSEE, 2019, France, portrait social, Insee Référence
INSEE, 2023, « Les jeunes actifs vivent moins chez leurs parents dans l’agglomération tourangelle que dans le reste de la région », in Insee Flash Centre-Val de Loire, n°69, juin 2023
Galland Olivier, 2022, Sociologie de la jeunesse, Armand Colin, Collection U,
288 p
Roudet Bernard, 2012, « Qu’est-ce que la jeunesse », in Après-demain n°24

 

 

Laurence MOISY
Laurence MOISY
Laurence est géographe. Elle travaille sur les questions d’accès à la pratique touristique populaire et aux espaces. Elle a piloté des formations dédiées au management des organisations touristiques ou au développement des territoires. Elle co-dirige aujourd’hui avec Thomas Yung le Master Innovation et création d’entreprise dans le tourisme et le Deust-2 Accueil d’excellence en tourisme avec Frédéric Cackowski, deux formations en apprentissage à l’Université d’Angers.