Édition #4

« Cher Lac… » Détecter les signaux sensibles du territoire à travers des lettres d’amour

Hélène MICHEL Professeur Gamification & Innovation à Grenoble École de Management
La pandémie, le changement climatique ou encore les tensions géopolitiques imposent au tourisme de se réinventer. Le développement du staycation (tourisme de proximité) ou l’émergence de la microaventure (aventure de courte durée près de chez soi) en sont des exemples. Mais comment étudier les mutations du territoire pour capter des signaux sensibles, que les méthodes classiques – telles que les entretiens, les questionnaires ou même l’ethnographie – ne révèlent pas ?

Avec le soutien de la Chaire Territoires en Transition de Grenoble École de Management, j’ai imaginé le Fabularium, un dispositif expérimental, sous la forme d’un objet spectaculaire. Ce bureau nomade et sa machine à écrire permettent d’aller à la rencontre des personnes et collecter des lettres d’amour au territoire. En juin 2020, à la sortie du premier confinement, j’ai arpenté pendant 7 jours le territoire d’Auvergne-Rhône-Alpes à vélo, à pied, en stop, voire en parapente, avec ce dispositif, pour provoquer des rencontres.

70 lettres intimes au territoire ont ainsi été récoltées1. Drôles, poétiques, émouvantes, elles s’adressent tantôt à un lac, une écluse, une ville ou un arbre. Lettres de regrets, de fidélité, de réclamation ou de rupture, toutes interpellent le territoire et font émerger des questionnements sur son accessibilité, sa symbolique, son genre, ses risques de marchandisation ou encore les actions de protection. Les lettres ainsi analysées fournissent des signaux sensibles pour les acteurs et décideurs du tourisme.

« 70 lettres intimes au territoire ont ainsi été récoltées. Drôles, poétiques, émouvantes, elles s’adressent tantôt à un lac, une écluse, une ville ou un arbre. »

LA GENÈSE DU FABULARIUM

S’armer pour la recherche : le renouveau des expérimentations scientifiques

Durant l’été 2019, dans le cadre du projet MarchAlp (Marche armée dans les Alpes), des chercheurs grenoblois ont traversé une partie des Alpes pour franchir la frontière italienne en armures. Ceci afin de mener une expérience scientifique pour mesurer les efforts fournis par les soldats de l’armée de 1515, un mois avant qu’ils ne remportent la bataille de Marignan. Ces expérimentations scientifiques nouvelles émergent, sous des formes très différentes, et avec toutes les questions de validité qu’elles soulèvent. Mais également, avec le souffle et le renouveau qu’elles insufflent. Dès lors, comment étudier
le territoire et ses transformations sans se rendre soi même sur le terrain, selon les principes mêmes de ce que l’on étudie ?

RÉFLÉCHIR À LA DURABILITÉ GRÂCE À DES LETTRES AUX OBJETS

La personnification de l’objet permet de donner corps à une problématique souvent perçue comme uniquement technique ou financière. Ainsi, des chercheurs en marketing (Kreziak et al. 2016) ont conduit une étude sur la décision des consommateurs de renouveler leur téléphone portable en leur faisant rédiger des lettres de rupture. Introduire de l’émotion permet d’accéder à un autre registre et révéler de nouveaux signaux. Avec le Fabularium, nous proposerons ainsi aux participants d’écrire des déclarations adressées au territoire ou à un de ses éléments (écluse, arbre, pont, funiculaire…) sous la forme de lettres d’amour, de rupture, de regrets, de « Ne me quitte pas… ».

INTÉGRER UNE DÉMARCHE ARTISTIQUE

Cette démarche épistolaire fait écho au travail de l’artiste Sophie Calle (2007), notamment dans son œuvre « Prenez soin de vous ». Une lettre de rupture reçue par l’artiste y est ainsi analysée, disséquée par
107 femmes aux profils très différents. Le travail que nous allons conduire vise ainsi à collecter un matériau sensible, produit par des passants, des « non experts », selon une démarche d’innovation ouverte. Il
s’agit de capter une émotion dans un rapport quasi intime. De plus, il s’agit d’une démarche exploratoire qualitative, qui ne se mesurera pas par le nombre de lettres, mais par les signaux faibles et sensibles
qu’elles feront émerger. Nous effectuerons un travail de mise en lien entre ces lettres et les questions et concepts théoriques sur le territoire et ses transformations.

« La personnification de l’objet permet de donner corps à une problématique souvent perçue comme uniquement technique ou financière. »

DU GRAND CANYON À LA RÉGION AUVERGNE-RHÔNE-ALPES : ÉCRIRE AU TERRITOIRE

Dans le Grand Canyon, Elyssa Shalla, garde du parc, a mené en 2018 une expérimentation : elle a installé une vieille machine à écrire à un point de vue accessible, après dix kilomètres de randonnée « pour voir ce qui se passerait… ». En trois jours, 76 messages ont été récoltés. La conclusion d’Elyssa Shalla : « Nous devons créer plus d’opportunités pour que les gens s’arrêtent, pensent et ressentent en même temps, puis leur donner un moyen de partager leur expérience ». Cette expérience frugale, ponctuelle, permettait au randonneur d’interagir et de contribuer en laissant une trace. Elle se cantonnait à un lieu unique, un seul point de vue, sur un lieu déjà extrêmement renommé et fréquenté. En l’état, la reproductibilité de l’expérience et la valorisation du matériau collecté étaient limitées. Comment proposer un dispositif d’expérimentation généralisable ?

MÉTHODOLOGIE

Pour cela, il nous fallait un bureau spectaculaire et transportable à dos d’homme ou de femme, à la façon des colporteurs des Alpes. Il devait pouvoir fonctionner seul en résistant aux éléments. Le Fabularium était né ! Dès 1837, depuis sa cabane au fond des bois du Massachusetts, Henry David Thoreau écrivait dans son journal : « Ce que j’ai commencé en lisant, je dois le finir en agissant ». En juin 2020, je suis donc partie de mon appartement de Chambéry en Savoie pour une boucle avec vélo, remorque et Fabularium. J’ai identifié 7 lieux pour collecter des lettres d’amour au territoire : au bord de l’eau, le long d’un fleuve et d’une écluse, dans une forêt, en haut d’un panorama urbain et/ou naturel…, ceci afin d’avoir une diversité de points de vue sur un territoire. Au fur et à mesure des contraintes, du dénivelé et des rencontres, je me suis retrouvée à recruter un colporteur avec une offre d’emploi sur LinkedIn, à faire du stop avec le bureau ou encore à voler en parapente pour prendre de la hauteur !

Au bord du lac d’Aiguebelette, en Savoie, le Fabularium a trouvé sa place sur un ponton, entre deux barques de pêcheurs, anneau 73. Ce petit port avec sa jetée est un véritable point d’entrée sur le lac. C’est là où les pêcheurs amarrent leur embarcation, là où l’on se met à l’eau avec son canoë, là encore où l’on vient admirer les eaux. C’est
aussi un des seuls accès non payants à l’eau. En effet, toutes les plages ou pontons sont privés ou payants. Les recherches sur la marche et la créativité montrent que passer du temps dans des espaces verts renouvelle les ressources mentales épuisées par les environnements fabriqués par l’homme (villes, voitures…). Notamment l’eau, qu’elle soit dans un bassin ou une rivière, ravive notre capacité d’attention (Berman et al., 2008). Voici trois lettres écrites sur la rive du lac.

LA LETTRE DE FIDÉLITÉ

Le premier à écrire est un homme de 47 ans. Il est venu se balader en canoë, avec sa fille. L’ adolescente râle, traîne les pieds. Ils vivent à proximité d’un autre lac. Elle ne comprend pas pourquoi avoir fait 30 km pour venir à celui-là… Lui a ses raisons. Il écrit, imperturbable à ses soupirs. Il repart avec le sourire. Elle ne lira pas la lettre. Moi si, juste après. Et malgré la chaleur, je n’ai pas pu me baigner ensuite. J’aurais eu l’impression d’enfreindre une intimité : « Cher lac d’Aiguebelette, je t’écris cette lettre pour te dire que je te serai toujours fidèle. Je te connais depuis 47 ans et franchement, je pense que tu es l’un de mes plus fidèles amis. En tes eaux turquoises reposent les cendres de mes grands-parents, André et Christiane. Aussi, chaque fois que je goûte au bonheur de me baigner dans tes eaux, j’ai l’impression de communier avec eux (…). Damien ».

« Cher paddle, voici quelques années que tu partages ma solitude, qui en fait, sur ce beau lac, est un grand sentiment de liberté… »

Signal sensible : le territoire a-t-il un code vestimentaire ?

Comment peut-on arriver à se livrer comme cela, en quelques minutes, dans un lieu si passant ? En détaillant les photos, nous réalisons que l’homme est le seul adulte à avoir écrit en maillot de bain. Est-ce donc cela « se mettre à nu » ? Pour Leveratto (2006), nos vêtements jouent le rôle d’une « deuxième peau, exprimant symboliquement la socialisation du corps humain, par sa subordination à certains codes sociaux ». Est-ce que l’on écrit, crée ou interagit différemment en fonction de nos apparats ? Les études montrent ainsi que l’on endosse le rôle attribué à nos artefacts, costumes ou uniformes, mais également que cela change la nature de nos interactions avec l’environnement (Yee et Bailenson, 2007). En tirant ce fil : est-ce qu’un territoire pourrait avoir, non pas un vêtement, mais un code vestimentaire ? C’est-à-dire un ensemble de signes permettant de s’y, ou au contraire, de s’en démarquer. Dans les territoires du Nord australien, il existe ainsi un code vestimentaire, dit « Territory Rig » ou « Darwin Rig » : pour les hommes, c’est pantalon, chemise à manches longues et cravate, et pour les femmes, une robe dite « d’après cinq heures », semi-formelle et mi-longue. Dans la région grenobloise, les tenues de sport ou de montagne (North Face, Quechua…) sont socialement acceptées en ville, voire au travail, comme un marqueur de l’identité territoriale.

VENGÉES PAR UNE LETTRE

Il y a aussi ces quatre jeunes filles de 22 ou 23 ans, originaires d’une banlieue de Lyon : quatre jeunes filles issues de la cité des lumières viennent ici afin de partager un instant… En tant qu’étudiantes aux revenus limités, payer dans le but de mettre les pieds dans l’eau n’est pas envisageable. Ravies à l’idée de bénéficier de ce cadre idyllique, elles firent une halte à la vue des canards et des nénuphars. Blandine, Cha’, Claire et Luna. Amies d’enfance, « depuis la primaire ! » précisent-elles fièrement, elles sont désormais toutes les quatre étudiantes dans des domaines différents : sciences po, ortho (phoniste), psycho et socio. Que de O ! De l’eau d’ailleurs, elles en manquent. De retour d’un week-end entre filles dans la région, elles s’étaient arrêtées sur la route pour profiter d’une dernière baignade au lac avant de reprendre la vie quotidienne. Mais ici, aucun accès au lac sans payer ou s’égratigner les genoux dans les rochers. Elles sont dégoûtées. Hors de question de payer pour plonger ! Elles s’installent au bout de la petite grève pour terminer les restes du pic-nic du week-end en contemplant cette eau intouchable. Un peu éteintes. La magie du week-end est ternie. Il ne reste que les miettes. Je leur propose d’écrire une réclamation
au lac. Et si l’eau est intouchable, pourquoi ne pas bannir la lettre O de leur texte ? Elles s’animent et prennent vie ! Qui écrit ? On signe ? Sans O alors. En partant, ce sont elles qui me remercient. Vengées par
une lettre.

Signal sensible : transformer la contrainte en opportunité

Cette démarche fait écho au roman « La Disparition » écrit par Georges Perec sans utiliser la lettre « E ». Mobiliser la contrainte comme outil de créativité est le parti pris du groupe de littérature surréaliste, inventive et innovante de l’OuLiPo Ouvroir de Littérature Potentielle. Ainsi, les membres fondateurs se plaisaient à se décrire comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir. ». À quoi ressemblerait un OuTePo, Ouvroir de Territoire Potentiel, qui jouerait des contraintes du territoire, voire en rajouterait, pour générer des expériences nouvelles ? Parce que finalement, c’est de ce « voyage presque parfait » dont on se souvient encore plus… (Urbain, 2008). Par exemple, le développement des Mud Days pour faire des courses d’obstacles dans la boue, ou la Mad Jacques, course qui
vous met au défi de vous rendre au fond de la Creuse… en stop. Cette lettre soulève une question fondamentale : la nature est-elle un bien commun ? Et dans cette lignée : peut-on la privatiser, voire la commercialiser ? Comment y accéder ? Des stratégies de détournement existent, via les « compagnons » ou objets intermédiaires.

LA LETTRE AU COMPAGNON D’AVENTURE

Puis, il y a cette femme, 57 ans, venue en voisine, de la ville d’à côté. Les enfants ont grandi, elle vit désormais seule. Si elle voyage à l’étranger (en Sicile et en Italie notamment) avec des amies de temps à autre, elle a redécouvert le lac proche de chez elle grâce à un objet compagnon : son paddle. « Cher paddle, voici quelques années que tu partages ma solitude, qui en fait, sur ce beau lac, est un grand sentiment de liberté… Les vaches viennent nous rendre une petite visite lors d’un pique-nique improvisé au bord de l’eau. Tu m’emmènes vers des lieux inaccessibles ! La nature est belle, la couleur de l’eau incroyable ! Le confinement a multiplié les familles canards et les nénuphars sont magnifiques. J’ai pourtant fait de beaux voyages, mais grâce à toi, je redécouvre notre si belle région et ce lac magnifique ! Merci pour ce beau voyage ! ».

Signal sensible : le rôle des objets intermédiaires

Anthropomorphiser le territoire (comme un lac) ou un objet (comme un canoë, un paddle ou une canne à pêche) en le considérant comme un humain, exige d’en reconnaître les qualités et d’en accepter l’altérité. Se glisser dans leur peau (ici leur eau, leur terre ou leur plastique) aide à comprendre leurs comportements, voire à prédire leurs réactions et nous oblige à définir le cadre de nos relations avec eux.  L’anthropomorphisme devient ainsi un immense terrain de jeu et d’expérimentation, une nouvelle forme d’aménagement du territoire. Par ailleurs, cette lettre met en lumière le
rôle des adjuvants – compagnons d’aventure ou objets intermédiaires à connotation quasi magique – dans la reconquête du territoire. Ceux-ci, qu’ils soient vivants ou inanimés, jouent le rôle de moyen de locomotion (vélo, cheval, paddle), d’outil (canne à pêche, couteau), mais aussi de moyen d’interaction (promenade avec son chien), voire de reconnaissance sociale. Après le confinement, l’accès au lac et à ses plages étant resté interdit plusieurs semaines, sauf pour un usage « dynamique », les magasins et loueurs du coin ont alors été dévalisés de leurs paddles et canoës. L’ appropriation, voire le détournement de la règle, a ainsi fait émerger des pratiques. À chaque territoire ses adjuvants : dans quel contexte, dans quelle quête, émerge ce besoin de compagnons d’aventure ? Dans quelle situation sont-ils personnels ou partagés ? Achetés, loués ou mis à disposition ?

CONCLUSION : POURQUOI SUIVRE LE TERRITOIRE À LA LETTRE ?

Le bureau et la machine, totalement incongrus dans ce lieu, deviennent des objets spectaculaires, offrant une désynchronisation et un décalage bienheureux. Dans ce cercle magique propre au jeu (Huizinga, 1938), le participant se sent protégé. Une fois absorbé dans le flow, ou état de flux (Csíkszentmihályi, 1990), il plonge dans son activité avec un état maximal de concentration, d’ engagement… et de satisfaction. En effet, si personne n’a souhaité conserver sa lettre ni la prendre en photo, tous les auteurs m’ont remerciée pour cette expérience révélatrice. Pour une chercheuse, qui parfois peine à collecter des données sous forme de questionnaires, entretiens ou même ethnographie, c’est un tout nouveau type d’interaction avec son terrain. Pour les
acteurs du tourisme et de l’aménagement, ces lettres représentent un matériau riche et original pour prendre le pouls d’un territoire. Elles font émerger d’autres lectures d’une situation ou soulever différemment une question. Ceci peut s’avérer particulièrement bénéfique lorsqu’un territoire se trouve sous tension (avec des ressources contraintes ou des conflits d’usage par exemple) pour appréhender la situation sous un angle totalement nouveau. Depuis, le Fabularium a ainsi été invité dans la Vallée de la Roya suite à la tempête Alex, sur un chantier de construction de nouveaux logements en zone urbaine ou dans un amphithéâtre longtemps abandonné durant la pandémie. La carte n’est pas le territoire. Certes. Mais une lettre pourrait-elle l’être ?

 


Note

1Ces lettres sont présentées ou lues par leurs auteurs sur : www.fabularium.fr

Kreziak D., Prim-Allaz I., Robinot E., Durif F. (2016), Obsolescence perçue, décision de renouveler et destinée des produits : le cas du téléphone portable, Décisions Marketing, Association Française du Marketing, pp.41-59. Calle Sophie (2007), Prenez soin de vous, Actes Sud.

Yee N., Bailenson J.(2007), The Proteus Effect: The Effect of Transformed Self-Representation on Behavior, Human Communication Research. 33 (3): –90.                                                                                   

Urbain J.H. (2008), Le voyage était presque parfait, Essai sur les voyages ratés, Payot.Huizinga J. (1938),

Homo Ludens – Essai sur la fonction sociale du jeu. Csíkszentmihályi M. (1990), Flow: The Psychology of Optimal Experience, Harper & Row.

Hélène MICHEL
Hélène MICHEL
Enseignant-chercheur en management de l’innovation à Grenoble École de Management. Dans le cadre de la Chaire Territoires en Transition, elle analyse les phénomènes touristiques tels que la microaventure ou le staycation. Elle a créé le dispositif poétique « Fabularium » pour faire de la recherche grandeur nature.